Articles de presse



La dure reconversion de deux fleurons du Pont

Surplombant le lac de Joux, le Grand Hôtel et le manoir d’Hauteroche sont des joyaux du patrimoine, mais difficiles à réhabiliter

Le manoir d'Hauteroche, construit entre 1912 et 1914 par le propriétaire du journal français Le Matin Maurice Brunau-Varilla, est ensuite devenu un centre de loisirs et d'accueil de requérants d'asile - Photo Florian Cella
Le manoir d'Hauteroche, construit entre 1912 et 1914 par le propriétaire du journal français Le Matin Maurice Brunau-Varilla, est ensuite devenu un centre de loisirs et d'accueil de requérants d'asile - Photo Florian Cella

 

«Ce qui m’a plu, c’est l’idée de posséder une fois dans ma vie un château.» Pour Daniel Lehmann, propriétaire de l’Hôtel de la Truite au Pont, acquérir le manoir de Hauteroche était un rêve, réalisé il y a cinq?ans. Comme le Grand Hôtel du Pont, cette villa de 26 pièces rappelle aux visiteurs les années fastes de ce village de 450 âmes. Au XXe siècle, la rade du Pont était fréquentée par des touristes anglais, russes ou français de la haute société, logeant au Grand Hôtel. L’établissement faisait la réputation du lieu, parfois surnommé le «Montreux du Jura» ou encore le «petit Davos».

 

Le magnat de la presse française Maurice Bunau-Varilla avait même décidé de s’installer au village, sur les contreforts de la Dent-de-Vaulion. En 1912, il y construisit le manoir de Hauteroche, une des premières bâtisses du pays réalisées en béton armé. Le richissime propriétaire du journal français Le Matin avait mandaté l’ingénieur tricolore François Hennebique pour créer cette imposante demeure, qui fait désormais partie du paysage de la vallée de Joux. Au décès de son propriétaire, en 1944, le manoir est revenu à l’État français. Puis il s’est transformé en centre de loisirs, en lieu d’accueil pour requérants d’asile avant d’être racheté par les Auberges de familles, en 1985. Une association se crée pour sauvegarder ce vestige en 2000. L’édifice est aujourd’hui désespérément vide, comme son glorieux voisin, le Grand Hôtel.

 

Chacun son idée

 

Mais réhabiliter ces bâtiments – qui peuvent paraître surdimensionnés dans cette région – s’avère compliqué. «Ils ne sont pas trop grands, estime le syndic de L’Abbaye, Gabriel Gay. Il suffit de leur trouver une bonne reconversion, ce qui n’est pas une mince affaire.»

 

A la Vallée, chacun a son idée. «On préférerait les voir occupés, c’est sûr, explique, à titre personnel, Cédric Paillard, directeur de l’Office du tourisme. Notamment le Grand Hôtel. Ici, on a très peu d’informations quant à son futur, alors que tout le monde y est attaché.»

 

Le Service immeubles, patrimoine et logistique (SIPAL) doit être consulté pour ces travaux, qui prennent du temps. Notamment parce que la note au recensement architectural du manoir en fait un monument d’importance nationale, celle de l’hôtel d’importance régionale. «Rien n’a pu être réalisé dans le manoir à cause de complications administratives inimaginables des services du Canton», commente Daniel Lehmann, qui ne souhaite pas en dire plus sur son projet. «Dans ce cas, il faut commencer par légaliser le terrain de Hauteroche et ses environs, détaille le syndic. La mise à l’enquête du bâtiment a en plus impliqué des modifications du projet de rénovation pour satisfaire les services de l’Etat, un peu compliqués, je l’admets.»

 

Hors zone à bâtir

 

Aucune pelleteuse à l’horizon donc, et la situation risque de perdurer. «Ces deux bâtiments sont situés hors zone à bâtir, souligne Ulrich Doepper, architecte au SIPAL. Le manoir pourrait devenir une maison d’été, le Grand Hôtel des logements, en veillant à ce que ses caractéristiques ne soient pas altérées.» L’hôtel a déjà été réaménagé une première fois en clinique pour le docteur Bircher. Puis il a été racheté en 2012 par Isidor Elsig, de la régie immobilière valaisanne Galantica, qui a eu un coup de cœur pour cet ouvrage. Il souhaite y aménager une trentaine d’appartements, avec peut-être un atelier de réparation de montres de luxe.

 

«Il faut attendre le bon moment pour lancer les travaux, il n’y a pas de stress, explique-t-il, pointant le côté isolé de la Vallée. Jusqu’à peu, parcourir 30?km en voiture par jour paraissait rédhibitoire. Aujourd’hui, pour les jeunes, c’est normal. Tout change, il faut attendre le bon moment pour agir.» Les plans sont en train d’être dessinés.

 

Jusqu’à présent, aucune démarche n’a été formulée auprès de la Commune pour cet établissement. «Il pourrait devenir un poids car il n’est aujourd’hui pas possible d’y construire des appartements résidentiels», estime Gabriel Gay. Comme pour le manoir, il faudrait que le terrain soit en zone constructible. «Mais la Commune a trop de surfaces à bâtir et il faudra dézoner une partie équivalente, selon la loi sur l’aménagement du territoire et le Plan directeur cantonal. Or tous les terrains constructibles sont la propriété de particuliers», ajoute celui qui y verrait bien une école privée, par exemple hôtelière.

 

Entre-temps, vides et non chauffés, les bâtiments se dégradent. «Le gel a partiellement endommagé l’hôtel, prévient Ulrich Doepper. Un bâtiment doit être habité pour durer.»

 

Céline Duruz

Journal "24 heures" du 30.01.2015


Un sentier plonge le promeneur dans la Belle Epoque du Pont

Des panneaux narrant l’histoire du Pont dès 1900 jalonneront une balade romantique le long de la rade cet été.

Christophe Bonny, président de la Société de développement du Pont et Rémy Rochat, historien de la Vallée de Joux devant un panneau consacré au peintre Tell Rochat - Photo 24 Heures
Christophe Bonny, président de la Société de développement du Pont et Rémy Rochat, historien de la Vallée de Joux devant un panneau consacré au peintre Tell Rochat - Photo 24 Heures

 

Pour mieux comprendre l’histoire du village du Pont, il faut suivre la dame à l’ombrelle. Son élégante silhouette se détache des flèches qui indiqueront dès cet été la direction à suivre pour découvrir la balade Belle Epoque mise sur pied par la Société de développement locale. Pour l’heure, seuls deux panneaux installés sur une esplanade, richement illustrés, donnent un exemple de ce qui attend les badauds le long de ce parcours d’une demi-douzaine de kilomètres. Il les emmènera de la gare au pied de la Dent-de-Vaulion, en passant par le tilleul planté devant le restaurant La Truite et l’ancien cinéma.

A chaque arrêt, le lecteur en apprendra un peu plus sur ce village au début du XXe siècle, de son passé fromager aux œuvres du peintre Tell Rochat, en passant par son architecture. «Le Pont s’est développé sur deux plans complètement différents, commente l’historien Rémy Rochat. Il y a le fronton, face au lac de Joux, qui s’est modifié au fil du temps, et les petites ruelles à l’arrière, restées longtemps plus agricoles.»

 

Deux exemples


Les deux premiers panneaux de la série de quinze ont donc été installés l’automne dernier. L’un d’eux rappelle que la ludothèque actuelle occupe l’ancien cinéma du Pont, point de rencontre du Fip Fop Club. Lui-même a été construit sur l’emplacement de l’ancienne église. Le tout est richement illustré par Pierre-Abraham Rochat et des archives. «Beaucoup d’images proviennent de fonds privés, épargnés par les nombreux incendies, un peu par miracle», souligne Rémy Rochat.

Fin 2013, l’historien soumet son projet de balade Belle Epoque à la Société de développement du Pont (SDP). Elle accepte immédiatement de l’aider. «Certains avaient eu la même idée sans être parvenus à la concrétiser», raconte Christophe Bonny, président de la SDP. Commence la collecte de près de 55'000 francs, nécessaires à sa réalisation. Le village, la Commune, la Fondation Paul-Edouard Piguet et la Loterie Romande, entre autres, acceptent de mettre la main à la poche.

 

Passé glorieux

 

Pour l’heure, les informations ne sont données qu’en français. Elles seront ensuite traduites en allemand, en anglais et en italien, et lisibles grâce à un QR code apposé sur les panneaux. «Ces informations ne s’adressent pas qu’aux touristes, souligne Rémy Rochat. La population est aussi concernée et peut apprendre beaucoup sur son passé.» Au XXe siècle, Le Pont était connu loin à la ronde. La seconde partie de cette balade romantique, pas encore signalisée, emmènera le promeneur au Grand Hôtel, au Manoir des Hautes Roches, jusqu’au pied du sentier menant à la Dent-de-Vaulion, sur les traces de ce glorieux passé.

«Des Anglais, des Russes ou des Italiens de la haute société venaient se ressourcer au Grand Hôtel. L’année 1905 fut celle de tous les records, raconte Rémy Rochat. C’était la grande période du développement des sports d’hiver.» L’établissement avait alors sa propre patinoire, des courts de tennis et même un golf. «La Première Guerre mondiale a été une cassure absolue, conclut l’historien. Les Alpes ont réussi à se remettre en selle grâce aux téléskis, le Jura, non.»

Il faudra cependant attendre encore deux ans pour pouvoir à nouveau emprunter les chemins pédestres créés à l’époque pour les hôtes du prestigieux hôtel. «Si tout va bien, l’entier du parcours sera balisé en 2017», conclut Christophe Bonny.

 

Céline Duruz

Journal "24 Heures" du 15.01.2015